Une dépendance invisible et aérienne

Le lecteur CD happe le disque nouveau et la chanson se met en route. Mon attention se focalise sur les mots pour dégager le sens de ce que j’entends, de ce que le chanteur me dit dans l’intelligence de son propos. Aux mots la conception, le sens et l’entendement. La matière grise et le discernement, ou son absence.

La mélodie et son attache me seront plus rétives. Prendront-elles l’ascendant ? Plus tard peut-être, mais alors après plusieurs passages et traversées. Une mélodie ne me prendra pas par surprise. Elle s’établira, avec félicité, si tel est le cas, mais pas à pas, écoute après écoute.

Pourtant, si la parole distingue l’homme des autres mammifères d’une façon sans doute encore plus évidente que le rire, elle sera constituée par une voix qui prononce des mots.

Le sens du texte écrit, puis chanté, sera porté par ce que nous appelons communément le ton. Un même refrain peut être vocalisé de manière invariable et réglée ou interprété avec cœur et trempe. Dans ces deux cas comparés, son impact sur nos perceptions sera inégal.

Alors la voix, son expression et ses teintes, ses éclats ou son dépouillement, révélera dans sa disposition à trouver précisément le chemin de nos sens, une richesse et un pouvoir qui étonne, déroute, transcende. Une dépendance invisible et aérienne qui supplantera jusqu’aux mots, jusqu’à la mélodie.

Le souffle venu de la poitrine de Mark Kozelek, l’air sorti de ces deux petits cartilages qui s’ouvrent et se ferment dans le fond de la gorge de Tom Rush, m’atteignent et m’assiègent au-delà du langage, de la matière grise et du sens.

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Un jour, nous n’y prêtons véritablement admiration que lorsqu’elle nous fera faux bond. Extinction de voix, extinction de soi. De Mark Hollis, musicien de l’épure, restent les derniers chants sur une poignée de chansons blanches aux atmosphères diaphanes. Comme pas de chevreuil sur la neige.

Stéphane Delrine

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